Jazz à la Villette : Steven Bernstein & The Millennial Territory Orchestra play Sly & The Family Stone
enregistré à la Cité de la musique le 11 septembre 2011
Francis Bacon écrit : « Certains livres sont faits pour être goûtés, d’autres avalés, et quelques-uns mâchés et digérés ; c’est-à-dire que certains doivent être lus par extraits seulement, et d’autres de bout en bout, avec concentration et application. La lecture fait l’homme, la discussion l’homme préparé, et l’écriture l’homme exact."
Francis Bacon, The Essays of Counsels Civil and Moral, Londres, George Routledge, 1887, p. 11-12.
Bonjour amis lecteurs !
Noël approche à grand pas. Pour les retardataires qui chercheraient des idées de titres à offrir, voici une sélection que je vous recommande.
Découvertes jeunesse :
Si vous aimez les contes illustrés, les légendes revisitées, voici le livre qu'il vous faut absolument vous procurer !
Ramayana : la divine ruse de Sanjay Patel, paru chez Ankama en octobre 2011
C'est un livre de jeunesse très proche d'un livre d'art . Il donne à lire et à voir 184 pages admirables autant dans le travail sur le dessin, la mise en perspective du texte et de l'image que la mise en page. Il s'agit de l'adaptation d'une histoire de la mythologie hindoue. En fin d'ouvrage vous trouverez un dossier relatant le travail de l'auteur, mais surtout répertoriant les différents protagonistes du récit et en offrant une synthèse. De l'histoire vous retiendrez l'amour, l'aventure et les batailles, l'héroïsme du dieu réincarné pour détruire le démon. Vous serez émerveillé par cette légende vielle de 2 500 ans.
L'auteur n'est pas n'importe qui. Il a participé à des films de Pixar, c'est un animateur et un storyboarder.
Dans un autre registre, la trilogie de Frank Beddor : Les guerres du miroir. C'est une nouvelle adaptation d'Alice au Pays des Merveilles. L'enjeu est différent, l'exotisme est toujours au rendez-vous, le combat impitoyable, les épreuves nombreuses et les pertes cruelles. C'est à Laure Del'autrecôtédumiroir que je dois cette découverte.
Je vous conseille aussi une autre trilogie rééditée en un seul volume, celle de Jean-Michel Payet : Aerkaos. C'est l'histoire d'une jeune vestale, Oonaa, soumise à l'ordre Vunique depuis sa plus tendre enfance et qui part un concours de circonstance va découvrir le monde extérieur à la citadelle de Maahsandor, et faire la connaissance des dissidents. Elle va remetrre en cause tout ce qu'elle a appris, se questionner sur le sens des choses qui l'entourent, trahir ce qu'elle a connu pour se lancer dans une vaste quête ayant pour but de libérer le peuple de la tyrannie de l'Unique et dénoncer l'imposture de ce dernier. Les contes et les livres sont interdits dans le pays, mais elle découvre que les livres sont des passerelles vers d'autres mondes au sens propre comme au figuré puisque toute cette histoire est lue par Ferdinand, jeune garçon solitaire ayant perdu récemment son oncle. Il tombe sur un livre mystérieux dans un carton et lit le début de cette aventure qui va le bouleverser au point de le faire participer aux événements. Il est toujours délicat de parler d'une trilogie sans trop en dire, mais j'espère vous avoir donné envie de la parcourir !
Les étranges talents de Flavia de Luce d'Alan Bradley
Edition du Masque,2010
L'originalité de la couverture du roman -par sa noirceur, sa référence au gothique, et cette figure de petite fille (si frêle et fragile et à la fois si semblable à "Mercredi" de la famille Adams) entourée de ronces, d'un chat noir et d'un corbeau- était incitative à découvrir ce récit emprunt de mystère. En tout cas, c'est ce qui m'a poussée à jeter un oeil sur la quatrième de couverture.
La méchanceté, un esprit un peu diabolique entre soeurs et l'énigme d'un meurtre, voilà autant d'ingrédients qui présageaient une bonne histoire. Flavia, âgée de 11 ans, est passionnée de chimie -de création de poisons-, elle fait des expériences dans son laboratoire, notamment en empoisonnant le rouge à lèvre de sa soeur aînée Ophélia. Dans sa famille ils ne sont pas démonstratifs, même son père féru de timbres, grand collectionneur, semble vivre dans un monde à part. Flavia est dotée d'une ouïe fine et d'un sens aigu de l'observation. Aussi c'est tout naturellement qu'elle va mener l'enquête sur le mort retrouvé dans le potager du manoir Buckshaw, propriété de sa famille. Elle adore les mystères et surtout, elle veut disculper son père qui, aux yeux de l'inspecteur en charge de l'affaire, apparaît comme le coupable idéal. Elle dispose d'éléments qu'elle n'a pas rapporté aux autorités dont celui qui consiste à connaître l'heure du décès : le mort a expiré sous ses yeux en prononçant le mot "Vale" et son haleine était marqué par une odeur de poison. De plus, elle a surpris une conversation entre son père et l'inconnu dans la nuit.
L'histoire débute par la découverte sur le palier de la porte de la cuisine d'un oiseau mort tenant en son bec un timbre : son père présent lors de l'événement est très affecté par cette découverte. Il essaie de masquer son malaise à sa fille et à sa femme de ménage. A partir de ce moment le mystère est lancé et le poisson-lecteur est ferré ! L'enquête va lever le voile sur le caractère du père et la naissance de sa passion pour les timbres. Flavia va ainsi se rapprocher de son géniteur. Cette histoire est rondement menée, avec les pauses et les doutes nécessaires aux fausses pistes et au suspens. Appréciation positive garantie pour ce récit !
Rien ne s'oppose à la nuit de Delphine de Vigan
JC Lattès, paru le 17-08-2011
19€
Je remercie Rémi de Priceminister de m'avoir envoyé cet ouvrage, reçu dans le cadre des "Matchs de la rentrée littéraire".
« Les interprétations du réel sont presque infinies » a constaté Annie ERNAUX dans La vie extérieure qui lui a appris que « la sensation du temps qui passe n’est pas en nous. Elle vient du dehors, des enfants qui grandissent, des voisins qui partent, des gens qui vieillissent et meurent ».
Delphine de VIGAN, dans son roman Rien ne s’oppose à la nuit, traque, le long de 437 pages, la « vie extérieure » de sa mère Lucile qui se suicide à soixante et un ans. Elle doit donner une interprétation à cette réalité pour la regarder en face, ne pas se laisser étouffer par elle. L’écrivaine pourrait renoncer à écrire, mais si elle décide d’écrire, elle ne peut renoncer à écrire sur « ça ». L’entreprise est périlleuse et la tension est permanente, même si l’humour, la dérision de soi, émaillent ce beau livre. Le roman est la transcription de la vie de la famille de Lucie. L’enquête est méticuleuse et les faits sont vérifiables. Aucune fiction ne vient combler les vides, les sources nous sont livrées : cassettes audio d’enregistrement de la vie de Georges, le père de Lucile, écrits, lettres, films super huit, cassettes vidéos. Delphine de VIGAN a tout rassemblé, tout écouté, tout vu. Elle écrit sous le couvert des documents. Sa peur de trahir la réalité est palpable tout le long du roman. Les évènements intimes qu’elle révèle sont le dur chemin pour atteindre la vérité d’une réalité trop oppressante : « je voulais revenir à l’origine des choses, explique-t-elle, et que de cette quête, aussi vaine fût-elle, il reste une trace ».
De cette quête, il reste la trace d’un livre qui, par sa construction d’une honnêteté intellectuelle absolue et par sa prouesse littéraire (un style magistral), est certainement un chef d’œuvre.
Elle forge donc une trace parce qu’elle ne pourrait plus avancer dans sa propre vie sans savoir ce qu’elle transmet. Alors, elle exhume le passé d’une famille incroyable : Georges et Liane, ses grands parents, leurs très nombreux enfants, parmi eux ceux qui meurent par accident, par suicide ; l’un trisomique. Tout cela, douloureux, ambivalent, pouvant prêter à une interprétation sordide, comme l’inceste. Car Georges, l’ogre de la famille, a sa part d’ombre. La poursuite de l’enquête de la fille sur sa mère est une mise en danger : « L’écriture me met à nu, détruit une à une mes barrières de protection, défait en silence mon propre périmètre de sécurité. » Mais l’auteure y fait face avec l’obstination de ceux qui accomplissent une mission qui les transcende :
Il lui faut « écrire (sa) mère, la cerner par les mots ». Et elle y parvient, prodigieusement, sans l’aide d’aucune fabulation ou de reconstruction narrative. Son génie littéraire, son opiniâtreté, son discernement qui lui évite tous les préjugés, y suffisent. Pour autant, elle ne peut éviter de s’interroger sur les limites de sa singulière démarche : « Ai-je le droit d’écrire que Liane (sa grand-mère) a été dévouée (à son mari), comme elle l’était à Dieu, jusqu’au sacrifice des siens ? Je ne sais pas ».
L’intensité du ton ne faiblit jamais. Aucune pause dans la tension imposée au lecteur qui n’éprouvera, au fond, de soulagement, qu’aux dernières pages du roman. Car toutes les phases du trouble mental de la mère sont retranscrites dans une vérité nue qui rend compte du malaise qui envahissait alors la fille et sa famille. L’humanité qui s’en dégage ne peut laisser indemne.
Au fond d’elle-même, Delphine DE VIGAN pressent que l’écriture, mettre des mots justes sur la pire des angoisses, la sauvera. Mais sa mère aussi cherchait l’apaisement dans l’écriture. Ses poèmes sont très beaux, s’émeut sa fille. Mais les écrits de la mère seront, comme elle, désarticulés, abrupts, expression de sa jouissance secrète à frôler les lignes, à entamer son corps et sa beauté. Car la beauté de Lucile, exploitée dès l’enfance par ses parents qui la font poser pour des marques, est sa première signature. Elle ne la sauvera pas d’elle-même, mais, détruite, Lucile saura la retrouver et elle reprendra son empire.
Les récits méticuleux de la vie de Lucile éclairent une personnalité en perdition, douée d’une forte intelligence, volontaire au point de reprendre des études à 40 ans et d’entamer une carrière d’assistante sociale dans les hôpitaux parisiens, confrontant ainsi sa souffrance au soulagement de la souffrance des autres. Mais, jamais, l’énigme de sa personnalité et de son suicide ne sera levée.
La conclusion est, toutefois, revigorante. « Personne ne peut empêcher un suicide » répond innocemment le jeune fils de Delphine de VIGAN à une question générale. « Me fallait-il écrire un livre, empreint d’amour et de culpabilité, pour parvenir à la même conclusion ? avoue l’écrivaine. Livre d’exorcisme réussi. La culpabilité est morte et Delphine de VIGAN peut alors conclure son livre sur cette phrase de réconciliation : « Aujourd’hui, je suis capable d’admirer son courage. »
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