Rien ne s'oppose à la nuit de Delphine de Vigan

Publié le par Brouillard

 

Rien ne s'oppose à la nuit de Delphine de Vigan

JC Lattès, paru le 17-08-2011

19€ 



Je remercie Rémi de Priceminister de m'avoir envoyé cet ouvrage, reçu dans le cadre des "Matchs de la rentrée littéraire".

Delphine de Vigan - Rien ne s'oppose à la nuit coeur 

« Les interprétations du réel sont presque infinies » a constaté Annie ERNAUX dans La vie extérieure qui lui a appris que « la sensation du temps qui passe n’est pas en nous. Elle vient du dehors, des enfants qui grandissent, des voisins qui partent, des gens qui vieillissent et meurent ».

Delphine de VIGAN, dans son roman Rien ne s’oppose à la nuit, traque, le long de 437 pages, la « vie extérieure » de sa mère Lucile qui se suicide à soixante et un ans. Elle doit donner une interprétation à cette réalité pour la regarder en face, ne pas se laisser étouffer par elle. L’écrivaine pourrait renoncer à écrire, mais si elle décide d’écrire, elle ne peut renoncer à écrire sur « ça ». L’entreprise est périlleuse et la tension est permanente, même si l’humour, la dérision de soi, émaillent ce beau livre. Le roman est la transcription de la vie de la famille de Lucie. L’enquête est méticuleuse et les faits sont vérifiables. Aucune fiction ne vient combler les vides, les sources nous sont livrées : cassettes audio d’enregistrement de la vie de Georges, le père de Lucile, écrits, lettres, films super huit, cassettes vidéos. Delphine de VIGAN a tout rassemblé, tout écouté, tout vu. Elle écrit sous le couvert des documents. Sa peur de trahir la réalité est palpable tout le long du roman. Les évènements intimes qu’elle révèle sont le dur chemin pour atteindre la vérité d’une réalité trop oppressante : « je voulais revenir à l’origine des choses, explique-t-elle, et que de cette quête, aussi vaine fût-elle, il reste une trace ».

De cette quête, il reste la trace d’un livre qui, par sa construction d’une honnêteté intellectuelle absolue et par sa prouesse littéraire (un style magistral), est certainement un chef d’œuvre.

Elle forge donc une trace parce qu’elle ne pourrait plus avancer dans sa propre vie sans savoir ce qu’elle transmet. Alors, elle exhume le passé d’une famille incroyable : Georges et Liane, ses grands parents, leurs très nombreux enfants, parmi eux ceux qui meurent par accident, par suicide ; l’un trisomique. Tout cela, douloureux, ambivalent, pouvant prêter à une interprétation sordide, comme l’inceste. Car Georges, l’ogre de la famille, a sa part d’ombre. La poursuite de l’enquête de la fille sur sa mère est une mise en danger : « L’écriture me met à nu, détruit une à une mes barrières de protection, défait en silence mon propre périmètre de sécurité. » Mais l’auteure y fait face avec l’obstination de ceux qui accomplissent une mission qui les transcende :

Il lui faut « écrire (sa) mère, la cerner par les mots ». Et elle y parvient, prodigieusement, sans l’aide d’aucune fabulation ou de reconstruction narrative. Son génie littéraire, son opiniâtreté, son discernement qui lui évite tous les préjugés, y suffisent. Pour autant, elle ne peut éviter de s’interroger sur les limites de sa singulière démarche : « Ai-je le droit d’écrire que Liane (sa grand-mère) a été dévouée (à son mari), comme elle l’était à Dieu, jusqu’au sacrifice des siens ? Je ne sais pas ».

L’intensité du ton ne faiblit jamais. Aucune pause dans la tension imposée au lecteur qui n’éprouvera, au fond, de soulagement, qu’aux dernières pages du roman. Car toutes les phases du trouble mental de la mère sont retranscrites dans une vérité nue qui rend compte du malaise qui envahissait alors la fille et sa famille. L’humanité qui s’en dégage ne peut laisser indemne.

Au fond d’elle-même, Delphine DE VIGAN pressent que l’écriture, mettre des mots justes sur la pire des angoisses, la sauvera. Mais sa mère aussi cherchait l’apaisement dans l’écriture. Ses poèmes sont très beaux, s’émeut sa fille. Mais les écrits de la mère seront, comme elle, désarticulés, abrupts, expression de sa jouissance secrète à frôler les lignes, à entamer son corps et sa beauté. Car la beauté de Lucile, exploitée dès l’enfance par ses parents qui la font poser pour des marques, est sa première signature. Elle ne la sauvera pas d’elle-même, mais, détruite, Lucile saura la retrouver et elle reprendra son empire.

Les récits méticuleux de la vie de Lucile éclairent une personnalité en perdition, douée d’une forte intelligence, volontaire au point de reprendre des études à 40 ans et d’entamer une carrière d’assistante sociale dans les hôpitaux parisiens, confrontant ainsi sa souffrance au soulagement de la souffrance des autres. Mais, jamais, l’énigme de sa personnalité et de son suicide ne sera levée.

La conclusion est, toutefois, revigorante. « Personne ne peut empêcher un suicide » répond innocemment le jeune fils de Delphine de VIGAN à une question générale. « Me fallait-il  écrire un livre, empreint d’amour et de culpabilité, pour parvenir à la même conclusion ? avoue l’écrivaine. Livre d’exorcisme réussi. La culpabilité est morte et Delphine de VIGAN peut alors conclure son livre sur cette phrase de réconciliation : « Aujourd’hui, je suis capable d’admirer son courage. »  

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**Fleur** 11/12/2011 18:36


TRès beau billet ! Je le lirai certainement car elle m'a déjà touchée avec No et Moi...