Pas pleurer de Lydie Salvayre

Publié le par Brouillard

Pas pleurer de Lydie Salvayre

Seuil, 2014 - Prix Goncourt 2014

Deux voix entrelacées. Celle, révoltée, de Georges Bernanos, témoin direct de la guerre civile espagnole, qui dénonce la terreur exercée par les nationalistes avec la bénédiction de l'Eglise catholique contre les " mauvais pauvres ". Son pamphlet, Les Grands cimetières sous la lune, fera bientôt scandale. Celle, roborative, de Montse, mère de la narratrice et " mauvaise pauvre ", qui, soixante-dix ans après les événements, a tout gommé de sa mémoire, hormis les jours radieux de l'insurrection libertaire par laquelle s'ouvrit la guerre de 36 dans certaines régions d'Espagne, des jours que l'adolescente qu'elle était vécut dans la candeur et l'allégresse dans son village de Haute Catalogne. 

Deux paroles, deux visions qui résonnent étrangement avec notre présent, comme enchantées par l'art romanesque de Lydie Salvayre, entre violence et légèreté, entre brutalité et finesse, portées par une prose tantôt impeccable, tantôt joyeusement malmenée.

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Ce roman outre le fait qu'il donne la parole à la mère de l'écrivaine est aussi un éclaircissement sur la vie au début de la guerre d'Espagne : 1936-1937. J'ai été transportée dans la jeunesse de sa mère, son insouciance, sa joie de vivre et sa dynamique. Pas que celle de la mère de Lydie Salvayre d'ailleurs, mais aussi celle de son frère, José et de l'autre figure emblématique du roman, l'amoureux au passé douloureux, Diego. Dans ce village de Catalogne, deux jeunes au destin différent, l'un du côté des paysans exploités et l'autre du côté des propriétaires, vont se rejoindre sur le choix du camp à prendre : le communisme,     mais pas sur la manière d'oeuvrer pour mener à bien la Révolte. Deux visions du monde, deux caractères forts, entiers, féroces dans ce chambardement historique. Diego-José-Montse : trois jeunes aux destins inextricablement liés, emportés par l'histoire qu'ils vivent et leurs nouvelles aspirations. Outre cette fougue de la jeunesse, la violence dans les prises de position au sein du village trouve des échos dans la lecture que Lydie Salvayre fait en parallèle, celle du témoignage de l'écrivain Georges Bernanos qui a décidé de prendre la plume au moment précis des événements et de dénoncer les exactions commises par les franquistes, sous couvert du protectorat religieux. Des extraits des Grands cimetières sous la lune dévoilent l'horreur qui commence à gagner du terrain et va s'abattre sur toute l'Espagne républicaine, sur le peuple, sur ceux qui ont osé critiqué ouvertement et sur les autres, soupçonnés de penser de travers. La mort rôde.

L'art de Lydie Salvayre, pour nous plonger dans cette période marquante de l'histoire moderne réside dans son écriture. Le discours de la mère avec les fautes de langue, les mots espagnoles qui jalonnent son récit, nous immerge dans cette époque rendent plus vrai le discours, nous rapproche du personnage. Un langage trop écrit pour des propos qui sont exprimés comme rapportés aurait empoulé le récit. Le recours à un texte d'époque aussi ajoute de la valeur et de la solennité au récit. C'est un bon moyen de redécouvrir ou d'appréhender différemment une manière de raconter l'Histoire. C'est une histoire qui nous touche d'autant plus, nous français, puisque nos politiques de l'époque avaient opté pour la non-intervention, comme d'autres pays démocrates. Cela n'avait pas empêché des individus de venir combattre en leur nom auprès des Républicains, nous en croisons d'ailleurs dans le récit de Lydie Salvayre. Par la suite, les espagnols ayant fui le régime franquiste connaîtront en France les camps où ils seront parqués. Nous n'en sommes ici qu'au début de la guerre civile espagnole.

Roman admirable. Premier roman pour moi de l'auteure. Texte et écriture qui m'incite à lire autre chose d'elle. J'ai donc emprunté La compagnie des spectres... 

Publié dans Roman français

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Nicole Costa 08/03/2015 17:16


Merci pour cette analyse qui évoque différentes facettes du roman dans sa complexité et son écriture originale, et me pousse à le lire très vite...