Les souvenirs de David Foenkinos

Publié le par Brouillard

Les souvenirs de David Foenkinos

David Foenkinos - Les souvenirs.David Foenkinos - Les souvenirs.

Gallimard, juin 2011 ; Gallimard collection Folio, janvier 2013.

Je voulais dire à mon grand-père que je l'aimais, mais je n'y suis pas parvenu. J'ai si souvent été en retard sur les mots que j'aurais voulu dire. Je ne pourrai jamais faire marche arrière vers cette tendresse. Sauf peut-être avec l'écrit, maintenant. Je peux le lui dire, là.

David Foenkinos nous offre ici une méditation sensible sur la vieillesse et les maisons de retraite, la difficulté de comprendre ses parents, l'amour conjugal, le désir de créer et la beauté du hasard, au fil d'une histoire simple racontée avec délicatesse, humour, et un art maîtrisé des formules singulières ou poétiques.

Débuter les vacances d'été par ce titre nostalgique, plein d'amour, mais aussi de décès de ses proches est une mise en bouche un peu chaotique. Heureusement, nous sommes en présence d'un beau roman qui ne triche pas, qui rend hommage à ses ancêtres : ces vieux qui nous ont façonné, sans lesquels nous ne serions pas tout à fait nous. On ne peut que voir un écho à notre propre vécu dans ce récit, où l'amour que l'on porte à ses grands-parents ou à ses parents transpire à chaque mot, virgule, phrase.

Le narrateur vient de perdre son grand-père auquel il n'avait pas réussi à dire qu'il l'aimait. Il vit ce silence comme une blessure qu'il ne souhaite pas reproduire avec sa grand-mère. Pourtant quand il devient évident pour ses enfants qu'elle n'est plus en mesure de prendre soin d'elle-même seule, le choix difficile de la maison de retraite se pose. Le père et les oncles du narrateur envisagent cette option de façon à continuer de mener leur vie de famille en confiant leur mère à des professionnels ayant l'habitude de s'occuper de personnes âgées. Cette solution s'impose puisqu'elle les rassure : ils font ce qui est bon pour elle, elle ne sera pas seule, elle se fera des ami(e)s de son âge et eux pourront lui rendre visite. Mais comment quitter sa maison, ses souvenirs d'une vie à deux ou en famille pour se rendre dans un établissement impersonnel ? Les rapports se voient inversés puisque c'est aux enfants de veiller sur leur mère : en lui donnant de l'argent de poche -dont elle doit malheureusement justifier l'usage-, en omettant de lui dire que jamais elle ne pourra remettre les pieds chez elle, car l'appartement a été vendu puisqu'elle ne pouvait plus y vivre seule. Ce récit relate les nouveaux liens qui se tissent entre les membres de la famille, les nouveaux rapports de force, les nouveaux silences et les déchirures de coeur qui s'instaurent. Le narrateur voit une projection de son avenir et s'interroge sur sa vie à lui, en prenant comme modèle ses grands-parents mais aussi ses parents jeunes retraités. Il est veilleur de nuit dans un hôtel, n'a pas encore rencontré l'amour et a choisi ce rythme de vie décalé pour réaliser son rêve : écrire, ce qu'il n'arrive pas à faire puisque sa vie lui paraît trop morne pour être source d'inspiration.

Entre souvenirs et projections, les fils de la vie se tissent et se croisent pour peindre une vie où la vieillesse affaiblit malgré soi, ou le libre arbitre disparaît, où le poids du temps se fait sentir. Les enfants et petits-enfants ne trouvent pas toujours les mots ou les gestes pour montrer leur reconnaissance et leur amour.

Voici un magnifique roman-témoignage qui y parvient  tout en pudeur. Les mots se posent sur les douleurs parfois cachées de nos coeurs, se forcent un chemin vers la lumière pour raconter les événements passés, car les souvenirs sont tout ce qui nous reste une fois la personne décédée. La justesse des intentions, des descriptions, des sentiments évoqués bouleverse.

Je vous laisse prendre connaissance des quelques phrases de l'incipit qui précède les mots choisis pour la quatrième de couverture :

"Deux jours auparavant, il était encore vivant. J'étais allé le voir à l'hôpital du Kremlin-Bicêtre, avec l'espoir gênant que ce serait la dernière fois. L'espoir que le long calvaire prendrait fin. Je l'ai aidé à boire avec une paille. La moitié de l'eau a coulé le long de son cou et mouillé davantage encore sa blouse, mais à ce moment-là il était bien au-delà de l'inconfort. Il m'a regardé d'un air désemparé, avec sa lucidité des jours valides. C'était sûrement ça le plus violent, de le sentir conscient de son état. Chaque souffle s'annonçait à lui comme une décision insoutenable. Je voulais lui dire que je l'aimais, mais je n'y suis pas parvenu. J'y pense encore à ces mots, et à la pudeur qui m'a retenu dans l'inachèvement sentimental. Une pudeur ridicule en de telles circonstances. Une pudeur impardonnable et irrémédiable. J'ai si souvent été en retard sur les mots que j'aurais voulu dire. Je ne pourrais jamais faire marche arrière vers cette tendresse. Sauf peut-être avec l'écrit, maintenant. Je peux lui dire, là."

Publié dans Roman français

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lecteur 12/08/2014 15:20


Cette note de lecture du livre est émouvante et en dit bien mieux que la présentation de l'éditeur. Il est difficile d'écrire sur un sujet de société si aigu et qui concerne chacun de nous. En
faire une réussite littéraire est une vraie prouesse et c'est ce que l'on ressent de cette belle présentation.

Brouillard 14/08/2014 12:41



Je vous remercie pour votre commentaire. J'apprécie que ce billet vous donne envie de lire ce roman, dont le style saura vous porter dans les méandres de la vie sans vous affliger et vous faire
tomber dans un pathos pesant.