La dame n° 13 de José Carlos Somoza

Publié le par Brouillard

La dame n° 13 de José Carlos Somoza

Roman traduit de l'espagnol par Marianne Millon

Actes Sud, 2005

 

« Lasciate ogni speranza voi ch’entrate. » Laissez toute espérance vous qui entrez.
Ceci est un extrait du roman emprunté à l'Enfer de Dante.

Il sonne comme un avertissement aux lecteurs. Il place dans une atmosphère inquiétante où l'écriture de José Carlos Somoza ne vous laissera pas indifférent. Le sujet, la plongée immédiate dans le noir et les cauchemars, les images choquantes, macabres, noires trouvent une force supplémentaire dans l'écriture de l'auteur qui est alerte ou saccadée parfois.

  

- Aide-moi. L'aquarium... L'aquarium...

Rulfo fit un bond en arrière, raide de terreur et se cogna le coude contre le mur.

  

  

un cri

  

Il ne rêvait pas : il était bien éveillé, c'était sa chambre et le coup qu'il s'était donné au coude lui avait fait mal. Il essaya de fermer les yeux

  

un cri. Obscurité

 

et de les rouvrir, mais le cadavre de la femme était toujours là (aide-moi), lui parlant depuis le massacre de son corps dépecé (l'aquarium) sur les draps.

 

 

 

Un cri. Obscurité.

Il se réveilla en sueur. Il gisait à terre, avec une bone partie des draps. En tombant du lit, il s'était cogné au coude. Il tenait encore l'ouvrage aux pages froissées de Virgile.

 

J'ai dévoré ce livre, implacable dans l'intrigue et dans le suspense, qui ne trouve son dénouement vraiment qu'à la toute fin. On entre dans l'esprit des protagonistes, on connaît leurs peurs les plus secrètes, leurs faiblesses et leur envie d'en finir avec ces cauchemars, quelle qu'en soit l'issue. La peur ne peut pas être un moteur, il faut affronter le danger pour s'en libérer. On suit les rebondissements en étant l'allié de ces humains victimes des dames, anciennement appelées Muses par les poètes. La poésie des mots détient un pouvoir bien plus fort et terrible que celui de nous émouvoir. Récités sur une tonalité particulière, les vers se transforment en armes. Ces dames sont machiavéliques, des sorcières sans âme, sans humanité, des manipulatrices.

 

Les dames sont treize :

La n° 1 Invite,

La n° 2 Surveille,

La n° 3 Punit

La n° 4 rend fou

La n° 5 Passionne

La n° 6 Maudit...

- La n° 7 Empoisonne, récitait le vieux, tandis que l'enfantlisait, sans un seul murmure, sans une seule erreur.

La n° 8 Conjure... La n° 9 Invoque... La n° 10 Exécute... La n° 11 Devine... La n° 12 Connaît. - Il s'arrêta et sourit. ce sont les dames. Elles sont treize, elles sont toujours treize, mais on n'en cite que douez tu vois... ? Tu ne dois en mentionner que douze... Ne te risque jamais, même pas en rêve, à parler de la dernière... Pauvre de toi, si tu mentionnais la n° 13... !

 

La 13ème, celle mentionnait par le titre, est cachée. Tout l'enjeu consiste à la démasquer, la déloger, car elle est le point faible de ce cercle. Combattre le pouvoir des dames qui s'insinue dans la volonté des humains pour cesser d'être des marionnettes entre leurs langues.

Nos trois personnages ne sont pas impliqués à un même degré dans l'aventure : la femme, Raquel, veut protéger son secret -que je vous laisse découvrir- ; l'homme de lettres, Rulfo Salomón, veut sauver des amis (César et Susana) qu'il a mis en danger en leur demandant de l'aide pour résoudre l'énigme ; le troisième, Eugenio Ballesteros, le médecin veut sauver ses enfants et la mémoire de sa femme. Tous trois disposent d'une alliée décédée, Lidia Garetti, qui par-delà la mort les oriente pour qu'ils puissent renversés non pas le cercle, mais la dame n° 12, la chef terrifiante, celle qui menace leur équilibre, leurs vies. Une fois le premier rêve dissipé et confronté à la réalité, la machine est lancée et le fantastique s'immisce de plus en plus pernicieusement dans tous les actes, les pensées, les pores des personnages. La raison est en danger. La poésie est redoutable.

 

            "Un poème est une forêt pleine de pièges.

                 On parcourt les strophes en ignorant qu'un seul vers, un seul mais c'est suffisant, se fait les griffes en vous attendant. Peu importe qu'il soit beau ou non, qu'il posède une valeur littéraire ou en soit totalement dépourvu : il vous attend là, gorgé de venin, scintillant et mortel, avec ses écailles de béryl."

 

Quelques poètes cités :

Homère, Virgile (Géorgiques), Dante, Pétrarque, Shakespeare, Cernuda (Anthologie poétique), William Blake, Robert Browning, Robert Burns, Lord Byron,  John Milton, Pablo Neruda, Federico García Lorca...

"l'aura nera sí gastiga" ainsi châtie le vent noir Dante (Enfer)

 

 

Publié dans Challenges

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