L'amour sans le faire de Serge Joncour

Publié le par Brouillard

L'amour sans le faire de Serge Joncour, paru chez Flammarion en juillet 2012, réédité en poche en 2013.

 

Serge Joncour - L'amour sans le faire.     L'amour sans le faire. de Serge JoncourOn ne refait pas sa vie, c'est juste l'ancienne sur laquelle on insiste », pense Franck en arrivant aux Bertranges, chez ses parents qu'il n'a pas vus depuis dix ans. Louise est là, pour passer quelques jours de vacances avec son fils dont elle a confié la garde aux parents de Franck.

Le temps a passé, la ferme familiale a vieilli, mais ces retrouvailles inattendues vont bouleverser le cours des choses. Franck et Louise sont deux êtres abîmés par la vie, ils se parlent peu mais semblent se comprendre. Dans le silence de cet été chaud et ensoleillé, autour de cet enfant de cinq ans, « insister » finit par ressembler, tout simplement, à la vie réinventée.

Il faisait partie de la rentrée littéraire 2012. Je me rappelle très bien quand il est sorti d'avoir été attirée par cette histoire, d'un homme -Franck- qui appelle chez ses parents après de nombreuses années de silence et qui tombe sur un enfant portant le même nom que son défunt frère -Alexandre. Cette coïncidence, si c'est ainsi que l'on peut la qualifier, trouble le protagoniste à tel point que cela le pousse à se rendre à la ferme familiale. Son voyage est long physiquement, mais aussi psychiquement : sorte de film rétrospectif de la vie qu'il avait quittée avec hâte, de peur d'être prisonnier dans cet univers agricole qui l'oppressait. Le train du temps, de la vie a poursuivi sa course et pourtant ce qui se laisse apercevoir des vitres du train semble le décor exact du passé.  

Le retour chez ses parents est un peu cahotique car le bus a été supprimé et le voilà pris en stop par les fils du voisin de ses vieux. Il est bringuebalé comme un sac à l'arrière du camion, très inconfortablement installé, scruté par ses sauveurs qui sont aussi les témoins-responsables de la mort de son frère lors d'une partie de chasse. L'animosité entre les parents de Franck et les frères est prégnante, d'autant plus que ces derniers visent la terre familiale beaucoup plus riche et féconde que leurs propres terres. Franck découvre une friche à la place des champs prospères de son enfance;  mis à part cela la ferme ne semble pas avoir changé sauf ce silence -pesant- qui ne correspond pas au passé ou à l'image qu'il se fait d'une ferme en activité. Tout  ce trajet vers le retour aux sources se fait par le téléobjectif d'une caméra qui ne le quitte jamais et qui fut l'élément déclencheur des rêves d'ailleurs de Franck.

 

L'autre protagoniste majeur du roman est Louise, qui travaille dans une usine -rachetée par des américains qui ne la font pas fructifier. Louise vit seule, difficilement, elle a quitté la ferme des parents de Franck après la mort d'Alexandre. Elle s'est arrachée de ceux qu'elle considérait comme ses racines et sa famille pour ne pas être un poids et vivre ou plutôt survivre loin de tous les souvenirs de son bien aimé Alexandre. Mais elle revient régulièrement à la ferme, pour s'y resourcer et rendre visite au jeune Alexandre.

 

Le roman porte sur les rapports d'êtres blessés par la vie, déboussolés qui cherchent des repères et des liens. Franck n'est pas épanoui dans sa vie, ni Louise. L'espace de quelques jours, lié par Alexandre, ils vont se découvrir, s'apprivoiser sans se toucher, s'apprécier et reconnaître en l'autre les mêmes questionnements et faiblesses infligées par la vie. Une relation tout en pudeur s'instaure où la nature semble reprendre ses droits. L'écriture de Serge Joncour ne tombe pas dans le pathos ou la morosité, malgré les déboires des personnages, mais valorise les forces des êtres en présence. La communication entre les personnages est délicate, difficile. Nous entrons dans un règne de silence et de non-dits où l'écriture de l'auteur ne nous enlise pas dans un sentiment d'oppression, mais au contraire de finesse dans les situations et descriptions, d'effleurement et d'effeuillement. Le monde agricole est présenté dans des facettes de concurrence ainsi que d'appui, d'entraide où les nouvelles générations se découvrent. Franck est sorti de sa torpeur et reprend pied dans la vie par les travaux physiques de la terre. Serge Joncour choisit la force, les couleurs et les odeurs de la nature, comme ancrage aux protagonistes. L'impulsion positive est en marche, la magie opère sur les coeurs : le cycle de la vie fait place à la renaissance. 

Publié dans Roman français

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