Jette ce livre avant qu'il ne soit trop tard de Marcel Bénabou

Publié le par Brouillard

Jette ce livre avant qu'il ne soit trop tardde Marcel Bénabou

Seghers, collection Mots, 1992 (257p.)

Contrairement à ton attente, lecteur, ce n'est pas en parcourant à la hâte ces quelques lignes que tu découvriras ce qui se trame dans ce livre. Il te faudra, si tu tiens vraiment à en être informé, un effort un peu plus soutenu.

Mais peut-être ta déception va-t-elle t'inciter à ne pas même entreprendre la lecture de l'ouvrage. Oseras-tu pourtant sans remords, et par simple mauvaise humeur, aller jusque là ? Sache seulement qu'en ce cas tu serais bien plus revêche que le héros même du livre. Lui au moins n'arrêta sa lecture qu'après avoir pris connaissance de la première page.

Alors, tout bien pesé, ne serait-il pas plus sage pour toi d'adopter une démarche aussi prudente ?

Voilà un titre accrocheur. Ce sont d'ailleurs les premiers mots du récit. L'auteur interpelle le lecteur dans son acte de lecture pour s'assurer que ce dernier sait ce qu'il fait. La lecture est un acte pensé, réfléchi, on se place dans un certain état d'esprit pour découvrir le contenu d'un article de journal ou d'un récit de fiction. Tel livre ne se lit pas de la même manière selon les événements vécus antérieurement, les émotions qui nous fondent à l'instant T où l'on décide de s'immerger dans le livre. Combien de livres commencés à des moments peu propices à la lecture ont été abandonnés avec peu voire pas d'espoir d'être repris un jour.

C'est en faisant référence à toutes ces situations que l'auteur s'adresse au lecteur pour être certain que ce dernier ne s'est pas perdu en route ou qu'il laisse assez d'espace au texte pour  s'épanouir et le surprendre. Les premières pages du récit sont autant de phrases de protection que l'auteur adresse au lecteur. Par le procédé de la mise en abyme, un lecteur est le protagoniste de ce récit. Un homme découvre dans ses papiers un livre -ce livre- et commence à le lire en nous offrant tout son ressenti. Il est troublé par toutes les mises en garde de l'auteur, trop nombreuses à son goût, trop lourdes stylistiquement dans leur redondance du message de défense.

C'est un lecteur érudit qui s'attaque au texte, qui cherche avec acharnement un message caché : il applique toutes les figures stylistiques qu'il connaît pour révéler l'art littéraire de l'auteur. Cependant sa méthode échoue, aucun aspect mystique ou mystérieux n'est révélé. Le texte semble vouloir conserver son hermétisme ou tout simplement n'a rien d'autre à offrir que ce qui se lit au premier degré.

L'auteur, Marcel Bénabou est un oulipien -un membre de l'OUvroir de LIttérature Potentielle- depuis 1969. Il aime analyser les contraintes littéraires pour en dégager un pouvoir créatif et imaginatif. C'est l'état d'esprit qui anime notre lecteur ici. Bien que je trouve ce travail très intéressant, le récit s'alourdit à force de chercher un éclairage nouveau au texte lu par ce lecteur. Nous sommes confrontés à un lecteur qui ne semble pas capable de profiter simplement de ce qu'il lit, il a un esprit compliqué qui cherche à faire rentrer le texte dans des cases, qui recherche la technique utilisée par l'auteur pour comprendre l'acte créateur en oubliant souvent le plaisir de la lecture pour elle-même.

Mon bilan au dénouement du récit est plutôt négatif. Cette recherche d'une technique a rompu mon lien avec ce lecteur. Je l'ai trouvé pesant, dommage !

 

Publié dans Roman français

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