Hommage à Robert Sabatier

Publié le par Brouillard

Robert Sabatier (1923-2012), poète, écrivain français et essayiste.

Tous ces ouvrages ont été publiés aux éditions Albin Michel. Il en fut le directeur littéraire jusqu'à son entrée à l'Académie Goncourt en 1971, dont il était le doyen.

Auteur prolixe, je vous offre à lire un de ses textes extrait des Châteaux de millions d'années suivi de Icare et autres poèmes, paru dans la collection Poésie/Gallimard en avril 1990.

 

La treizième nuit  

Nuit sur la ville et nuit sur les théâtres.

Le monde pleure et saigne contre moi.

Qui m'aimerait assez pour que j'éclate

Comme une balle au coeur qui la reçoit ?

Qui me dirait : Prends ton vaisseau cosmique

Et va, conquiers un nouvel univers,

Détruis le jour, ses prisons, ses paniques

Pour découvrir le monde où tu te perds?

 

Je vais, je viens, je recule et j'encercle

Les ennemis que je veux conquérir.

Êtes-vous là dans mon champ de conquête ?

Je me bats bien, je règle mieux mon tir,

Je vise au coeur, je guette votre crainte

Et tire au ciel. Venez, approchez-vous :

Vos drapeaux blancs porteront les empreintes

D'une douceur que j'invente pour vous.

 

Les assassins cherchent leur proie, et l'aube

Les voit se fondre en nappes de brouillard.

La fille ici passe d'un homme à l'autre,

Chaque fantôme habite son regard

Et moi je vais ramassant les détresses

Comme des blés tranchés par une faux.

La faix me ploie et la roue me blesse.

Nuit ferme-toi sur moi, sois le manteau.

 

Les pèlerins s'en vont à Compostelle

Et Roland tranche un rocher de son cri.

On se rassemble, on s'unit pour que naisse

Une autre chose, une bête, un défi,

Le fleuve sang, l'âme qui se retrempe,

Et moi tout nu, vagissant, vagissant,

Et moi sans mère et sans terre et sans lampe

Et sans alcool pour inverser le temps.

 

Passe un chien vert, s'envole un oiseau jaune

Et les couleurs s'écrasent dans mes doigts.

Ô monde atroce, asile cher à l'homme,

Vois-tu : ma vie est lasse d'être à moi,

Mais qui l'attend ? Le silex ou la rose ?

A qui donner ce rien mort qui me prend ?

Derrière un jour, derrière une colline,

La nuit dévore un à un les passants

Tandis que l'aube un instant m'illumine.

Publié dans Poésie

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