Fernando Pessoa

Publié le par Brouillard

Entre une référence au dimanche poétique de Celsmoon et le billet de Fleur sur son voyage au Portugal, voilà un poète à mettre en avant : Fernando Pessoa (1888-1935).

Voici quelques textes tirées de plusieurs de ses oeuvres.

Extraits de Cancioneiro, 1988 chez Christian Bourgois Editeur

 dans la troisième partie "Sur le chemin de ma dissonance" : 

"Chemin de croix", IV

O joueuse de harpe, si je pouvais baiser

Ton geste, sans avoir à baiser tes mains !

Et si, en l'embrassant, je descendais par les recoins

Du rêve, et ce, jusqu'à le rencontrer enfin

 

Devenu Geste Pur, geste-face

De la sinistre médaille- rois chrétiens

S'agenouillant, ennemis et frères,

Quand processionnel passerait le dais !...

 

Ton geste qui agrippe et s'extasie...

Ton geste accompli, lune froide

S'élevant, et plus bas, noirâtres, les jonchaies...

 

Caverne de stalactites, voilà ton geste...

Que ne puis-je le saisir, faire davantage

Que le voir et le perdre !... Songe est tout le reste...

 

Toujours dans le même recueil, dans la première partie cette fois : "Loin de moi en moi" écrite entre 1911 et 1930, poème sans titre :

Dans la nuit qui ne me connaît pas

Une vague clarté transparaît

De la lune encore inapparente.

Je rêve. Je ne sais ce que j'oublie,

Je ne sais ce que je voudrais être.

 

Moment transitoire entre ce qui se passe,

Quelle brume inconnue glisse

Entre ce que je sens et ce que je suis?

La brise éteinte, presque indifférente...

Je dors... Je ne sais quel être existe en moi.

 

Comme je ne suis rien, tout me fait souffrir.

De la grande nuit ourlée

Personne ne tire la conclusion.

Mon coeur veux-tu? Tout s'affadit...

Contente-toi de sentir, ô mon coeur !

 

Poèmes ésotériques _ Message _ Le marin, Christian Bourgois Editeur, 1988

Poèmes ésotériques (1913-1934) : témoignent de la foi gnostique de l'auteur

Message (1934) : oeuvre poétique accomplie et parue de son vivant en portugais

Le marin (1915) : drame statique

 "Les châteaux" : Ulysse dans Message

 

Le mythe est le rien qui est tout.

Le soleil lui-même qui ouvre les cieux

Est un mythe brillant et muet -

La dépouille mortelle de Dieu,

Vivante, mise à nu.

 

Celui-là, qui trouve un havre en ces lieux,

Reçut de son absence d'être une existence.

Sans exister il nous combla.

Parce qu'il n'est pas venu, il fut celui qui vint,

Il fut celui qui nous créa.

 

Ainsi s'écoule d'elle-même la légende

En venant pénétrer la réalité,

Qu'en son parcours elle féconde.

Plus bas, la vie, moitié

De rien, se meurt.

 Ce que je préfère de Pessoa, c'est Le livre de l'intranquillité de Bernardo Soares, à savoir son journal intime. Il s'y analyse, y cultive son imagination, se construit son propre univers, tout en nous peignant Lisbonne. Comme c'est de la prose et qu'il est plus difficile de partager des extraits avec vous, je piquerai quelques paragraphes qui me touchent.

 Tout m'échappe et s'évapore. Ma vie toute entière, mes souvenirs, mon imagination et son contenu - tout m'échappe, tout s'évapore. Sans cesse je sens que j'ai été autre, que j'ai ressenti autre, que j'ai pensé autre. Ce à quoi j'assiste, c'est à un spectacle monté dans un décor. Et c'est à moi-même que  j'assiste.

 [...]

Je suis le faubourg d'une ville qui n'existe pas, le commentaire prolixe d'un livre que nul n'a jamais écrit. Je ne suis personne, personne. Je suis le personnage d'un roman qui reste à écrire, et je flotte, aérien, dispersé sans avoir été, parmi les rêves d'un être qui n'a pas su m'achever.

[...]

Nous marchions parfois en nous donnant le bras, sous les cèdres et les arbres de Judée, et aucun de nous deux ne songeait à vivre. Notre chair était un vague parfum, et notre vie l'écho murmurant d'une source. Nous nous donnions la main, et nos regards indécis s'interrogeaient : que serait-ce donc qu'être sensuels, que serait-ce donc que de vouloir réaliser, charnellement, l'illusion de l'amour...

 [...]

L'éveil d'une ville - dans la brume ou non - est toujours, à mes yeux, un spectacle plus émouvant que la naissance de l'aurore sur la campagne. Elle renaît bien davantage, il y a bien plus à espérer lorsque - au lieu de dorer simplement, d'abord une obscure clarté, puis d'une lumière humide, un peu plus tard enfin d'un or lumineux, les prés, la silhouette des arbustes, la paume ouverte des feuilles - le soleil multiplie tous ses effets possibles sur les fenêtres, les murs et les toits, et [une vie] à tant de réalités diverses. L'aurore à la campagne me fait du bien; l'aurore sur la ville me fait à la fois du mal et du bien et, pour cette raison, me fait mieux que du bien. Oui, car la plus grande espérance qu'elle puisse m'apporter garde encore, comme toute espérance, un léger goût d'amertume, empreint de regret qu'elle ne soit pas réalité. Le matin de la campagne existe; celui des villes promet. L'un fait vivre, l'autre fait penser. Et je sentirai toujours, comme tous les grands maudits, que mieux vaut penser que vivre.

Publié dans Poésie, coup de coeur

Commenter cet article

Celsmoon 09/05/2010 23:16


Magnifique ! Pessoa est un auteur/poète admirable !


Brouillard 10/05/2010 13:03



Si je remets la main sur le recueil sur Lisbonne je lui ferai honneur une deuxième fois! Merci à toi pour tes dimanches poétiques!



**Fleur** 09/05/2010 19:43


merci pour ce billet :)