En même temps toute la terre et tout le ciel de Ruth Ozeki

Publié le par Brouillard

En même temps toute la terre et tout le ciel de Ruth Ozeki

Traduit de l'américain par Sarah Tardy ; Belfond (rentrée littéraire 2013)

En même temps, toute la terre et tout le ciel par Ruth L. Ozeki, Sarah Tardy

 Dans la lignée de Murakami, un bijou littéraire  original, inspiré des "I-Novels" japonais, porté par une  construction virtuose. Entre imaginaire et réalité, une  œuvre à la fois profonde et pleine d'humour, intime et  universelle, assortie d'une formidable réflexion sur le  temps et l'Histoire.

 Le sac en plastique avait échoué sur le sable de la baie  Désolation, un de ces débris emportés par le tsunami.  A l'intérieur, une vieille montre, des lunettes jaunies  et le journal d'une lycéenne, Nao. Une trouvaille pleine  de secrets que Ruth tente de pénétrer avant de  réaliser que les mots de la jeune fille lui sont  destinés...

Depuis un bar à hôtesses de Tokyo, Nao raconte des histoires : la sienne, ado déracinée, martyrisée par ses camarades ; celle de sa fascinante aïeule, nonne zen de cent quatre ans ; de son père qui cherche sur le Net la recette du suicide parfait. Des instants de vie qu'elle veut confier avant de disparaître.

Alors qu'elle redoute de lire la fin du journal, Ruth s'interroge : et si elle, romancière en mal d'inspiration, avait le pouvoir de réécrire le destin de Nao ? Serait-il possible alors d'unir le passé et le présent? La terre et le ciel ?

coeur

 Ruth, écrivaine en crise, découvre sur la plage de son île isolée du  Canada, un sac plastique contenant le livre A la recherche du temps perdu de Marcel Proust, des lettres en japonais, une montre et quelques  pages d'un texte en français. Intriguée, elle feuillète le roman et  découvre qu'il s'agit en réalité du journal intime d'une jeune collégienne japonaise qui se nomme Naoko. Entre traduction des pages japonaises et recherches sur internet, Ruth tente de percer le mystère de la provenance de ce sachet et de découvrir si sa propriétaire est décédée, puisque nous sommes au XXIème siècle et que le Japon a été victime d'un tsunami qui a endommagé la centrale nucléaire de Fukushima. Impatiente Ruth, ne se contente pas de déchiffrer l'écriture de Nao, elle se sert de l'outil internet pour vérifier la véracité des documents qui sont en sa possession et tenter de sauver la vie de Nao, puisque cette dernière énonce dès les premières lignes de son journal qu'elle a pris la décision de mettre fin à ses jours. Une investigation digne d'une enquêtrice-documentaliste débute ave la collaboration des habitants de l'île qui curieux s'immiscent dans l'exploration et aide de leurs talents, Ruth à aller au bout de cette piste au trésor.

Ainsi le roman se construit sur l'alternance entre chapitres sur la vie de Ruth, son mari Oliver et leur chat Pesto et le journal de Naoko : le tout s'étendant des années 2000 à nos jours 2013. La descente aux enfers de la jeune fille et de sa famille de la crise du crash boursier et de la bulle internet des années 20001-2002 à ... on ignore la fin puisque celle-ci avance au fur et à mesure de la lecture de Ruth. Ce que nous apprenons c'est la déchéance d'une famille japonaise qui avait réussi aux Etats-Unis et qui est contrainte de retourner au pays sans un sou pour refaire sa vie. Or le retour au pays est des plus glacials puisqu'ils sont considérés comme des traitres, ils ne sont pas reconnus comme de véritables japonais, ce sont des parias qui doivent faire leurs preuves chez eux. Le récit de Nao est très documenté, il ouvre une brèche dans les coutumes japonaises, les mentalités, l'Histoire de ce pays, ses souffrances et sa manière de vivre. Le journal de Nao s'attache même à des faits antérieurs, un épisode de l'histoire de sa famille, la mort du fils de son arrière-grand-mère lors de la seconde guerre mondiale, lorsque le Japon est entré dans le conflit face aux américains. Le point de vue des faits est celui de Nao qui prospecte, découvre, est fascinée par la grandeur morale de Haruki I et déçue par la faiblesse de son père Haruki II, qui ne parvient pas à mener à bien son projet de suicide. Nao sacralise son grand-oncle et son arrière-grand-mère Jiko, nonne de 104 ans qui fait preuve qu'une grande sagesse sur la vie et sur les autres, malgré le malheur qui l'a frappée, la mort de son fils pilote kamikaze en 1945. 

Nao tient un journal où se mêle des descriptions de son quotidien mais aussi des réflexions plus vastes sur la vie et notre rapport au temps qui passe. Elle apostrophe le lecteur potentiel comme s'il existait et tente de réduire la distance temporelle qui les sépare. Des questionnements sur notre vie sur terre, les bouleversements atmosphériques, géologiques, la physique quantique, les actions des hommes et les conséquences sur notre environnement, s'ajoutent aux faits décris. L'Histoire, les coutumes, les croyances, Ruth tente de se les approprier, de les faire siens pour mieux les comprendre, les digérer et s'en servir pour avancer dans sa propre vie. Lisez et appréciez !

"En même temps, gravir les pics les plus élevés,

En même temps, marcher dans la profondeur des océans,

En même temps, seize pieds de haut, le corps doré du Bouddha,

En même temps, le bâton d'un bonze ou un chasse-mouches,

En même temps, un pilier ou une torche,

En même temps, Untel ou Unetelle,

En même temps toute la terre et tout le ciel."

Dogën Zenjo, L'Être-Temps (Eihei Dögen Zenji (1200-1253) : maître zen japonais, auteur du Shobogenzo ou Trésor de l'oeil du vrai dharma, dont "L'être-temps" (Uji) est le 11ème chapitre.)

 

Publié dans Roman japonais

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